22 mars 1915

Mon cher Joseph

J’ai bien reçu ta dernière carte. Merci pour ton tabac et ta pipe que je tenterai de baptiser comme il convient. Je n’ai pas encore reçu le colis, je l’attends avec impatience. Mon oreille gauche est plus sourde que jamais grâce à quelques marmites qui se sont amenées à me tomber il y a quelques jours à 3 – 4 mètres. Étant dans un poste avancé, les boches nous ont expédié une quarantaines de marmites. J’étais sentinelle. Une raison de plus pour serrer les fesses mais fumer tout de même une bonne pipe. Cela donne courage. Quelle chance tu as de boire le vin dans les cafés à 15 heures. Il me semble que jamais je ne pourrais reconnaître la vie civile. Ah ! Si me voyais libéré un jour, mais je deviendrais fou. Aujourd’hui nous sommes en train de faire des tranchées sous le feu des marmites. Il est midi. Gare ! Trois avions (?), ce matin, ont jeté leurs fusées. Je tacherai de m’en tirer en me blottissant dans une tranchée-abri. Ce qui m’inquiète, ce sont mes oreilles. Si jamais nous avons un nouveau tir (?) Je deviens complètement sourd.

Je t’écris étendu sur la terre. Il fait un temps merveilleux. Tout respire la vie et nous nous flairons la mort.

Au plaisir de te lire, et bien affectueusement.

Ton frère Félix.